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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 09:29
Texte: La fille de l'orage
Texte: La fille de l'orage

L'orage s'était brusquement arrêté comme soudain lassé de faire peur. Le ciel lavé se remettait doucement et il circulait dans l'air une odeur de terre égouttée et de feuilles froissées; les derniers nuages au-dessus de ma tête s'effilochaient mollement. Ce calme soudain était magique et me redonnait force et confiance. Les bras ouverts, appuyés sur les deux montants de la porte d'entrée, je me tenais immobile, envahi par un sentiment de protection intime, comme quelqu'un qui sentait tout à coup qu'il peut marcher sur l'eau. Le soleil mouillé du soir faisait pleuvoir une lumière changeante, pareille à la nuée d'eau poudreuse qui fait luire les feuillages. La crête de la colline au loin se découpait, comme si le ciel derrière elle avait été frotté à la bave argentée qu'on voit le matin dans les allées des jardins humides. Au-delà, les quelques nuages suspendus trempaient dans une clarté d'éclaircie. Il traînait au ras du sol un brouillard désordonné et paresseux qui se levait des herbes. Sur le reflet tranquille des flaques, le soleil déclinant s'étalait et s'épongeait en rapides frissons de lumière comme pour faire sa toilette avant de se coucher.

 

Alors que mes yeux se portaient instinctivement sur le chemin qui borde la cour, une silhouette m'arrêta, un regard croisa le mien et me fixa longuement. C'était celui d'une jeune femme, vêtue qu'elle était seulement d'une jupe longue et d'une blouse rapiécée, nu-pieds sur la terre froide. Ses habits dégoulinant collaient à son corps tout comme ses longs cheveux roux défrisés par l'averse. Mes yeux se heurtèrent à ce regard planté immobile au milieu du chemin. Un regard nu, un regard limpide comme de l'eau de source, qui mettait mal à l'aise en ceci qu'il interdisait brusquement devant lui toute espèce de contenance, comme si la jeune femme était dévêtue au milieu du chemin sans du tout s'en apercevoir. Un frisson de plaisir mitigé et surpris parcourut mon échine comme la veine d'eau froide qui traverse un nageur. Je me sentais tel le combattant un peu hébété, conscient du fait qu'il est touché, mais qui attend que de son corps montent à lui les premières nouvelles.

 

Je ne sais combien de temps nous sommes restés là, figés. Quand je repris mes esprits, le soleil commençait déjà à prendre ses quartiers de nuit. Machinalement je tendis la main vers la lanterne pendue à l'entrée et l'allumai. Puis, je descendis les marches du perron en bois. Elle était déjà là. Sur un signe de ma part, elle me précéda sans mot dire sur l'envolée des planches humides. Toute allégée par les ombres dansantes que jetait la lanterne, elle voletait devant moi sans même faire craquer les marches, comme un esprit silencieux. Elle entra, puis parvenue au milieu du couloir, elle s'arrêta, se tourna vers moi avec une hésitation marquée, comme si elle prenait son courage à deux mains. Elle fondit sur moi dans un choc et souffla ma lanterne. Chacun de ses gestes rapides, à peine devinés, était une célébration à la féminité dans ce qu'elle a de plus clandestin, un hymne à l'élégance avec tout ce qu'elle a d'insolite dans sa liberté de mouvement.

 

En même temps que je sentis une main froide glisser entre ma chemise et mes reins, je sentis la brûlure de son autre main sur mes lèvres dans l'obscurité, comme pour me faire taire. Une bouche cherchait mon cou dans le noir avec la confiance têtue d'une bête douce qui cherche la tendresse de son maître. C'était soudain toute une femme, tiède et dénouée comme une pluie, lourde comme une nuit défaite, qui se laissait couler entre mes bras et s'abandonnait. Une infime piqûre d'aiguille fit frissonner d'un coup, à fleur de peau, tous les muscles de mon dos. Je posai mes mains sur ses flancs, sous mes doigts je percevais le passage d'une onde de sang petite et chaude. Cette nuit là ma litière sèche craqua légèrement dans l'obscurité calme.

Depuis cette soirée, je guette les fins de journées lourdes traversées d'éclairs de chaleur, et, dans l'air vaguement électrisé, j'allume ma lanterne et la pends fiévreusement dans l'entrée, au dessus des marches...

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